MANGER BIO DIMINUE-T-IL REELLEMENT LE RISQUE DE CANCER DU SEIN ?

ANNETTE LEXA

PhD Toxicologie

6 Novembre 2018

 

 

Une récente étude[1] a tenté de relier la consommation d’aliments bio et le risque de développer un cancer . Elle part de l’hypothèse d’un lien de causalité entre cancers et résidus de pesticides dans les aliments, les aliments bio en contenant moins.

 

DESCRIPTION DE L’ETUDE

 

C’est un étude prospective (2009 -2016) de 68 946 volontaires français adultes qui remplissaient un auto-questionnaire en ligne.  La fréquence de consommation de 16 catégories d’aliments bio était enregistrée. Le volume ingéré a été pris en compte. La cohorte comptait 78% de femmes entre 30 et 58 ans environ, avec un âge moyen de 44 ans.

Les déterminants socio-économiques (le budget alimentaire), l’état de santé initial, l’activité physique, le poids, l’exposition au soleil, le tabac, la pilule et le traitement substitutif hormonal de la ménopause, ainsi que les antécédents familiaux de cancers ont été pris en compte.

Les volontaires ont été répartis en 4 quartiles selon le taux d’aliments bio inclus dans l’alimentation quotidienne (jamais, occasionnellement, souvent, la plupart du temps)

Les cas de cancers signalés ont été vérifiés à 90% au moyen des dossiers médicaux des volontaires, complétés par la base SNIIRAM et CEPIDC. Tous les cancers apparus durant cette période ont été considérés comme de vrais cancers, seuls ont été exclus les carcinomes cutanés baso-cellulaires (la plupart du temps bénins).

Le temps de suivi moyen des participants était de 4 ans ½ et le taux d’abandon de 6%.

Dans cette cohorte sans cancers initiaux, 1340 cas de nouveaux cancers ont été enregistrés dont 459 cas de cancers du sein (34%), 180 de la prostate (13%), 135 cancers de la peau (10%), 99 cancers colorectaux (7%), 47 Lymphomes non Hodgkiniens (3.5%) et 1 autre lymphome (1%) [2].

La réduction de cas de cancers est significative entre le groupe ne consommant pas du tout d’aliments bio et celui en consommant le plus.

Les auteurs concluent à une diminution significative mais uniquement pour le risque de cancer du sein post ménopausique (PM) et de lymphome non hodgkinien (LNH) pour une haute consommation d’aliments bio. Selon ces auteurs , l’exposition aux produits chimiques oestrogeno-mimétiques pourraient être impliquée dans la cancerogénèse du sein.

Les auteurs notent cependant que ces résultats n’étaient pas significatifs pour :

– les jeunes adultes

– les hommes,

– les plus diplômés

– ceux n’ayant pas d’antécédents familiaux de cancers,

– chez les non fumeurs actuels ou passés

– chez les participants ayant une qualité nutritionnelle globalement bonne.

Par contre l’association entre aliments bio et diminution de cas de cancers a été la plus significative avec les personnes obèses .

 

COMMENTAIRES

 

Chiffres en relatif ou en absolu ?

 

A Cancer Rose, nous aimons exprimer les chiffres en valeurs absolues plutôt qu’en valeurs relatives nettement plus honnêtes et parlantes. Dans cette étude, on obtient bien grosso modo une réduction sur la tranche d’âge PM du 4e quartile mangeant le plus de bio, avec environ 1.5% de cancers du sein contre 2.1% dans la population générale de cette tranche d’âge.[3] Chez les femmes PM ne mangeant pas bio du tout (Q1),  il y a eu 2.4% de cancers du sein dans la tranche PM, ce qui est plus élevé que la moyenne nationale de 2.1% . Il y a donc eu une réduction relative de 60% de cancer du sein chez les femmes PM mangeant du bio par rapport au PM n’en mangeant pas du tout.

 

Cependant, la prise d’aliments bio est bien souvent corrélée avec une meilleure alimentation générale,

 

ayant un rôle préventif contre le développement de certains cancers (plus de fruits et légumes, noix, légumineuses, soja, consommation inférieure de viandes et produits laitiers, de nourriture industrielle fortement transformée, meilleure balance omega3/6 ….) .  Par exemple l’étude de Gray de 2017 dans la bibliographie des auteurs, signale l’effet protecteur des lignanes (polyphenols) et de l’acide α linolénique (omega3) avec un risque de cancers moindre, moins agressifs, plus apoptotiques (apoptose=autolyse cellulaire) et avec une expression plus faible de HER2 . Ce type de produit est susceptible d’être plus consommé par des clientes de magasins bio.

 

Cancers du sein et pesticides

 

Pour appuyer l’hypothèse du lien entre exposition aux pesticides et risque de cancer du sein et LNH, les auteurs se réfèrent notamment  à un article de synthèse récent, très complet au demeurant, examinant le lien entre exposition aux produits chimiques et cancer[4]. Or dans cet article, le lien possible entre cancer du sein et pesticides a été retrouvé dans des petites études rétrospectives cas-témoins, parfois anciennes, chez les femmes travaillant dans le domaine agricole. Les pesticides suivant sont incriminés :

– l’herbicide 2,4,5-trichlorophenoxypropionic acid (2,4,5-TP) – qui est connu pour être un perturbateur endocrinien et carcinogène probable – est interdit aux USA depuis 1985 et en France depuis longtemps.

– l’atrazine est interdite en Europe depuis 2003.

– le DDT/DDD est interdit depuis longtemps en Europe . Cependant, on sait que l’exposition précoce au DDT dans la période prénatale et la petite enfance est associée avec un sur-risque de cancer du sein à l’âge adulte, cela concerne donc aujourd’hui des femmes nées dans les années 50-60 en France.

– le malathion est interdit en France mais possiblement autorisé en outre-mer.

– le pesticide chlordane est interdit depuis 1992.

– Il n’y a pas eu d’association significative avec la Dieldrine (interdite en France).

Les  résidus de ces pesticides ne sont dus aujourd’hui qu’à leur forte persistance possible dans l’environnement, à un usage illicite en France, ou à leur présence dans des aliments extra européens.

Comme aucun dosage urinaire de résidus de pesticides n’a été réalisé , il est impossible de corréler l’absence de tel ou tel résidu de pesticides avec la réduction de cancer du sein chez les femmes ayant consommé beaucoup d’aliments bio.

Le type métier, le lieu de résidence des volontaires n’ayant pas été pris en compte (milieu rural, proximité de champs ou de vignobles subissant des épandages , milieu urbain, type d’habitat …) , il est impossible de savoir si les volontaires de la cohorte ont été ou non exposés à des pesticides ou des polluants environnementaux spécifiques.

D’un autre côté, d’autres facteurs de risques de cancer du sein n’ont pas été retenus dans cette étude  comme l’exposition aux métaux lourds (Cadmium…), les rayonnements ionisants et notamment des passés d’imagerie médicale thoracique , le travail à horaire décalé, les traitements hormonaux d’induction ovarienne avant 24 ans( FIV) , les contraceptifs pris avant l’âge de 20 ans chez les utilisatrices depuis plus de 5 ans ou dans les 5 années qui ont précédé un diagnostic de cancer du sein (inversement, si les auteurs on retenu la prise de pilule, nous savons que chez les femmes ayant cessé la prise de pilule depuis plus de 8 ans et plus, il n’y a aucune augmentation significative de cancer du sein). Dans l’étude, le délai depuis l’arrêt de la pilule n’est pas précisé et la prise avant 20 ans non précisée. Il ne s’agit pas d’en faire le reproche aux auteurs qui ont déjà tenu compte de nombreux biais, mais de démontrer ici que d’autres facteurs de confusion n’ont pas pu être retenus.

 

Les différents cancers du sein

 

De plus, lorsqu’on veut étudier l’incidence du cancer du sein , il est prioritaire de considérer non seulement l’âge et le statut ménopausique, mais le sous-type de cancer du sein (localisé/régional/métastatique), le grade histologique, le profil d’expression génétique. Si les auteurs ont bien tenu compte des antécédents familiaux (donc des gènes BRCA, etc.) , l’hypothèse d’une action des pesticides possiblement cancérogènes (par différents mécanismes directs ou indirects) ou perturbateurs endocriniens implique le rôle des récepteurs aux oestrogènes, à la progestérone, ou de l’oncogène HER2 bien connus. Il existe en outre un cas de cancer du sein très agressif, dit « triple négatif », sans lien avec les récepteurs aux oestrogènes.

Or ces sous-types ne sont pas distribués au hasard dans la population :

– Les femmes jeunes sont plus susceptibles de développer des triples négatifs plus agressifs

– la prise de contraceptif hormonal est liée à des cancers de type lobulaire, ER- et triple négatifs (ER-/PR-/Her-2-R-)

– La prise de contraceptif oraux plus de 10 ans est corrélée avec la forme la plus agressive des cancers canalaires in situ (CCIS).

Enfin, on sait que 20% des cancers du sein détectés par imagerie médicale sont des cancers canalaires in situ (CCIS, touchant les canaux galactophores sans dissémination) et que parmi ces lésions précancereuses majoritairement détectées de manière asymptomatique par dépistage, seulement 20% évoluent en cancers envahissants, les autres soit régresseront, soit se stabiliseront ou évolueront si lentement qu’ils n’impacteront pas la vie de la femme atteinte.

Il est regrettable que ce type d’information sur la nature des cancers diagnostiqués n’ait pas été communiqué et utilisé, d’autant que les auteurs ont eu accès aux dossiers médicaux des femmes.

 

Biais de dépistage

 

Enfin le suivi des femmes d’âge moyen 44 ans, ayant été fait sur 4.6 ans , il est probable qu’elles aient été fortement incitées à participer au dépistage organisé du cancer du sein, ou à un suivi mammographique dans le cadre de consultations individuelles de gynécologie.

Or nous savons désormais que le dépistage augmente le surdiagnostic de cancer du sein dans des proportions allant de 20 à 50%, notamment pour les formes les moins agressives, les CCIS souvent à  l’état de pré-cancers asymptomatiques. Or dans le cas de cette étude , nous ne savons pas combien de CCIS sont apparus, et c’est d’autant dommage que les cancers baso-cellulaires ont été retirés, eux. On ne sait pas non plus si les cancers du sein déclarés ont été découverts de manière symptomatique par les femmes ou détectés par dépistage et donc avec une marge de sur-diagnostic inévitable. La participation nationale étant de 50% environ, une stratification selon la participation au dépistage aurait permis de savoir si un groupe de femmes (bio ou non bio) avait un sur-risque de diagnostic de cancer du sein. Il est légitime de se demander si les femmes consommant plus d’aliments bio ne participeraient pas moins au dépistage (crainte des rayonnements ionisants, privilégiant la prévention au dépistage, ayant des valeurs et un mode de vie plus « hédoniste » et moins enclines à succomber aux messages de peur) ce qui pourrait expliquer une part de l’incidence de cancer du sein diminuée dans ce groupe.

 

Biais statistique 

 

Enfin, et pour finir, notre statisticien préféré à Cancer Rose, le Docteur Vincent Robert, s’est penché sur cette étude. Il considère « regrettable que les auteurs ne donnent aucun élément permettant de juger la validité et la performance de leur modèle. Le modèle de Cox, comme tous les modèles, n’est valide que si certaines conditions sont remplies (dans le cas du modèle de Cox : constance des rapports de risque et log-linéarité de la relation entre variable à expliquer et variables explicatives quantitatives). Si ces conditions ne sont pas, au moins approximativement, remplies, le modèle de Cox est inadapté et les risques relatifs ainsi que leurs intervalles de confiance et les p.values sont faux. Dans le cas présent, on est réduit à espérer que le modèle est valide mais les auteurs ne fournissent aucun élément permettant de conforter la confiance à accorder à leur modèle. »

 

CONCLUSION

 

Cette étude n’amène pas la preuve que la consommation d’aliments bio diminue le risque de cancer du sein.  Tout au mieux conforte –t-elle la certitude qu’à partir d’un certain âge, après avoir mangé de manière déséquilibrée, fumé, pris la pilule et du poids, il n’est jamais trop tard pour adopter une alimentation saine afin de réduire son risque de cancer du sein. Manger bio, oui mais d’abord pour protéger l’environnement, encourager des filières agricoles plus respectueuses des eaux, des sols et de leurs habitants, pour les oiseaux, les insectes et les petits mammifères dont le nombre ne cesse de diminuer dramatiquement.

Donc manger bio oui, mais pour de bonnes raisons. Et manger mieux déjà, sans succomber à – et instrumentaliser la peur du cancer dont les causes sont multifactorielles et pour qui la seule réponse du gouvernement et des opportunismes commerciaux est la surenchère de diagnostics de plus en plus précoces risquant de transformer la population entière en hordes de cancéreux.

 

Quelques pistes proposées par les experts Cancer Rose pour de futures études plus utilisables en santé publique :

 

– Choisir les volontaires dans la population générale de manière plus aléatoire que par internet

– Limite l’étude aux cancers avancés en excluant les CCIS et les tumeurs de petite taille.

– Faire une recherche des résidus de pesticides sur les participant.es

– Tenir compte de la prise régulière d’aliments jouant un rôle connu dans la prévention du cancer du sein (polyphénols tels que les lignanes, acide α linolénique ω 3 …)

– Procéder à un recoupement des données avec la participation au dépistage organisé des volontaires femmes 50+ de l’étude

– Vérifier si le modèle de Cox est adapté (il existe des alternatives)

 

SOURCES

[1] Association of Frequency of Organic Food Consumption With Cancer Risk Findings From the NutriNet-Santé Prospective Cohort Study, JAMA Intern Med. October 22, 2018., Julia BAUDY et al. ,

[2] l’incidence du lymphome hodgkiniens(LNH) est de 2.2/100 000 . ils sont plus  fréquents avec  2.4 à 14 cas /100 000 surtout chez adulte jeune et chez les plus de 75 ans. L‘âge moyen chez la femme est de 66-70 ans (donc hors de la tranche d’âge considèrée dans cette cohorte). Avec un cumul sur 9 ans et une moyenne de suiv 4 ans 1/2, en imaginant le pire scenario, soit 14 cas / 100 000 hommes et femmes tous âges confondus, soit 140 cas sur 10 ans /100 000 par an, soit un taux de 0.14 % . Ce qui est 10X supérieur à la moyenne nationale de l’incidence pour ce cancer.

[3] Le risque de diagnostiquer un cancer du sein dans les dix années suivantes est de 1,9 % pour une femme de 40 ans, de 2,1 % pour une femme de 50 ans, de 3,2 % pour une femme de 60 ans. (C. HILL)

[4]                              State of the evidence 2017: an update on the connection between breast cancer and the environment Janet M. Gray1* , Sharima Rasanayagam2 , Connie Engel2 and Jeanne Rizzo, Gray et al. Environmental Health (2017) 16:94)

 

 

 

 

Post Author: Cancer-Rose