La (vraie) prévention, parent pauvre du «plan de lutte contre» le cancer du sein

La (vraie) prévention, parent pauvre du «plan de lutte contre» le cancer du sein

Annette LEXA

Docteur en toxicologie, EUROTOX,

Expert en toxicologie réglementaire santé environnement

Le cancer du sein a tué 11 886 femmes en France en 2012. On enregistre une très légère baisse, comparé à l’année 1996, baisse attribuée à la baisse de prescriptions de traitement hormonal substitutif à la ménopause. Le dépistage, organisé ou non, nous est présenté comme la seule parade à ce fléau, mais désormais, nous savons qu’il n’a pas démontré sa capacité à réduire la mortalité.

La question que nous nous posons alors est « existe-il d’autre moyens d’action pour éviter ce cancer ? »

Rappelons tout d’abord comment se forme un cancer

Comme tous les cancers, il n’existe pas un cancer du sein, mais de multiples formes .

Un cancer est une prolifération anarchique de cellules résultant d’une perturbation de l’équilibre (homéostasie) des tissus. Dans un état sain, un tissu contrôle la croissance de ses cellules grâce à des gardiens. Ces gardiens peuvent être amenés à ne plus être écoutés si des signaux différents sont envoyés, ou alors ils deviennent dépassés par la situation.

A l’origine de cette insensibilité aux signaux émis par les gardiens de notre génome, de nos cellules et nos tissus, il y a des altérations répétées du génome (une seule altération ne suffit pas) conduisant progressivement à rendre ineffectifs les systèmes de réparation naturels du génome.

 

Ces altérations répétées du génome peuvent se produire de diverses manières :

  • Une instabilité génétique héritée (comme les gènes BRCA1 et 2 pour le cancer du sein)
  • Des altérations naturelles (méthylation de l’ADN)
  • Des altérations dues à des substances chimiques (molécules étrangères à notre organisme absorbées par l’alimentation ou la pollution, physiques (rayonnements), prise d’hormones artificielles, parasites, virus, tabac, alcool, stress chronique, émotions…

Cependant ce mécanisme ne suffit pas pour conduire à un cancer mortel. Il faut faire muter au moins 300 gènes pour conduire à une cancer. A tout moment, des mécanismes réparateurs génétiques, épigénétiques et notre système immunitaire peuvent réussir à prendre le dessus et contrôler la prolifération anarchique conduisant certaines de nos cellules à devenir «immortelles » jusqu’à mettre notre vie en danger et nous tuer.

De ceci il ressort que nous pouvons affirmer qu’un cancer n’est jamais une suite d’évènements inéluctables conduisant à des traitements lourds de conséquences ou une mort certaine. Il apparaît à la suite d’une longue suite d’agressions multiples et répétées qui peuvent être de nature très différente.

Peut-on éviter de développer un cancer du sein qui nous tuera?

On vante un peu trop le dépistage comme seul moyen de « prévention ». Vous l’aurez compris, le dépistage n’est pas un outil de prévention puisqu’il détecte des cellules cancéreuses. Donc, le dépistage intervient lorsque le processus a déjà commencé. L’histoire naturelle du cancer du sein, insuffisamment connue à ce jour, ne permet pas de différencier une toute petite tumeur latente peut-être là depuis 10 ans d’une grosse tumeur évolutive susceptible d’apparaître en quelques jours et échappant de facto au dépistage. Le processus peut se développer très lentement, ou au contraire très rapidement, il peut s’arrêter régresser ou se poursuivre, çà, le dépistage n’est pas capable de le prédire (sauf pour des cancers dits de mauvais pronostics qui demeurent mortels malgré le dépistage, hélas, et dans ce cas précis, la médecine ne fait que retarder le moment fatal).

Le dépistage étendu conduit donc inéluctablement à surtraiter certaines femmes chez qui pourtant les processus de réparation naturels sont opérants, rendant le bénéfice du dépistage au niveau collectif très incertain du fait de la dangerosité intrinsèque des traitements.

Le test génétique est une solution intéressante lorsqu’il se présente des nombreux cas de cancer du sein et des ovaires dans une lignée de femmes. Mais un test positif ne signifie pas que l’on développera inéluctablement un cancer (les mécanismes de réparation existent) et un test négatif ne garantit pas que l’on n’aura jamais de cancer. Il est un outil d’aide à la décision à manipuler avec des spécialistes compétents.

Si le dépistage et les tests génétiques ont montré leurs limites, que nous reste-t-il actuellement pour éviter de développer un cancer ?

A côté du dépistage et des tests génétiques, il y a aussi des éléments réels de prévention (hygiène de vie) relevant du simple bon sens et qui, dans nos sociétés consuméristes, ne sont pas suffisamment favorisés et valorisés. Si l’on met à part les prédispositions génétiques (5-10% des cancers du sein) héritées de nos ancêtres, 1/3 des cancers au moins sont des cancers évitables, voire la majorité pour le CIRC (OMS 1; CIRC 2 ; INCa 3 ) et c’est valable pour le cancer du sein dont on connaît certains facteurs de risque.

La bonne nouvelle est que nous avons une marge de manœuvre :

  • Le tabac est à l‘origine de nombreux cancers ;
  • Les excès alimentaires responsables de surpoids et d’obésité particulièrement chez les femmes après la ménopause;
  • La consommation régulière d’alcool ;
  • La sédentarité et l’absence d’activité physique ;
  • Une prise importante et répétée de médicaments ;
  • L’exposition à des agents infectieux ;
  • L’exposition à la pollution (attention à l’air intérieur) aux pesticides ;
  • L’exposition à des substances chimiques au travail ;
  • Les rayonnements ionisants : soleil, radioactivité naturelle comme le radon, imagerie médicale, radiothérapie ;
  • La prise prolongée (+10ans) et précoce de pilule contraceptive ainsi que des formulations trop dosées en éthynil estradiol, contenant du diacétate d’éthynodiol ou triphasiques 4 , le traitement hormonal substitutif de la ménopause ;
  • L’exposition répétée au stress psychique que ce soit en milieu professionnel ( harcèlement, burn out, horaires décalés, travail de nuit) et en milieu familial et personnel (entourage toxique, précarité, chocs psychologiques , émotions mal digérées ) ;

De simples mesures d’hygiène de vie prises le plus tôt possible dans la vie, permettent d’éviter de nombreuses pathologies dont le cancer du sein. Pour cela, il est important de ne pas considérer son corps comme un fardeau ou une simple machine. Cela demande de cultiver l’écoute de ses besoins et de le respecter le plus tôt possible dans la vie :

Une alimentation raisonnée, riche en fruits et légumes, pauvre en produits industriels trop sucrés et trop riches en mauvaises graisses, sans additif alimentaire ;

Une vie saine sans tabac et pauvre en alcool, une activité physique régulière (quelques heures par semaine d’activité soutenue) ;

Un contrôle de sa fertilité avec une sexualité inventive et responsable, adaptée à chaque âge, en limitant au maximum la prise d’hormone artificielle et une ménopause naturelle (oui, tout cela est possible !) ;

Privilégier l’allaitement, concevoir ses enfants jeune, éviter le recours aux traitements hormonaux agressifs pour concevoir ;

Une vie psychique bien gérée permet de ne pas se laisser dépasser par ses émotions mais les comprendre, les accepter et, idéalement s’en détacher (colère, peur, tristesse, sentiments d’abandon, de trahison, d’humiliation…) ? Aujourd’hui de nombreux professionnels peuvent nous aider. Remettre de la spiritualité dans sa vie est une vraie richesse pour qui est réceptif car cela permet de redonner du sens et nous apaiser sur le sens que nous lui donnons.

Pourquoi ne nous parle-t-on pas suffisamment de ces moyens de prévenir un cancer ?

Nous pouvons choisir d’être des individus capables de prendre le contrôle de leur vie, d’être responsables et ceci sans attendre, dès le plus jeune âge. Si nous sommes parents, nous avons un rôle fondamental à jouer. Cela demande un peu d’effort, de l’éducation (accès à l’information loyale de la part de professionnels, éducation à la santé et au sport dès l’école, cantines scolaires…) , de la responsabilisation. Cela n’est pas facile pour tous. Mais beaucoup d’entre nous en sont capables, capables de résister aux habitudes, aux injonctions, aux conduites mimétiques et de faire des choix qui sont bons pour nous et pour notre santé. N’oublions jamais que notre corps est notre seul véhicule, capable de nous faire vivre de très belles choses, et que nous en sommes le Maître. N’attendons pas tout de la société, des ‘experts’, des professionnels à qui nous avons un peu trop tendance à déléguer notre santé et nos vies.

Nos sociétés ne privilégient hélas pas l’éducation à la santé et n’actionnent que tièdement les leviers de manœuvre qui permettraient pourtant de faire baisser significativement les cancers, et ceci pour toutes sortes de raisons :

  • les conduites destructrices ont longtemps été valorisées ;
  • l’hygiène et la prévention sont supposées ne pas être hédonistes ;
  • le champ du curatif est économiquement plus intéressant ;
  • les cancers professionnels continuent d’être négligés et minimisés par les caisses de santé elles-mêmes (CPAM,MSA) obligeant à des procédures longues, improbables et coûteuses ;
  • la société, si prompte pourtant à contrôler ses citoyens lorsque le système politico-économique est en danger, prétend craindre que cela s’apparente à de la réduction des « libertés » individuelles (libertés de fumer, de boire…) ;
  • tabac, alcool, aliments industriels marketés par la publicité rapportent énormément en TVA ;
  • la pilule contraceptive, symbole d’émancipation féminine, pourtant cancerogène avéré par l’IARC 5 et perturbateur endocrinien est encore et toujours présentée comme le moyen de contraception le plus populaire tout en minimisant savamment les effets indésirables, tant l’enjeu collectif sur la sexualité est majeur. Combien de jeunes femmes achètent des cosmétiques « bio » garantis sans bisphénol A 6 et sans parabène supposé cancérogène tout en prenant la pilule et fumant ?Nos sociétés modernes n’ont pas su réinventer de rituel de passage à l’âge adulte, enfermant ses adolescents dans des conduites à risque (addiction au tabac, à l’alcool, aux drogues, banalisation et précocité des pratiques sexuelles à risque…) ;

Enfin, le marketing opportuniste visant à développer une connivence avec les femmes (cosmétiques, mutuelles, professionnels de l’e-santé, évènements « sportifs ») symbolise à lui seul le pouvoir de manipulation et de désinformation ainsi que le cynisme d’une société toute entière affairée à développer les affaires en se donnant une caution vertueuse et même parfois pensant sincèrement réparer maladroitement les dégâts qu’elle a elle-même créés, alors qu’elle devrait mettre toute son énergie (moins rentable certes) dans la prévention des cancers et fournir à chacun dès le plus jeune âge les clés d’une vie et d’une santé optimales.

Bibliographie

1/ http://www.who.int/cancer/prevention/fr/

« Un tiers au moins de l’ensemble des cas de cancer sont évitables. La prévention constitue la stratégie à long terme la plus rentable pour lutter contre le cancer »

2/ Mission du CIRC: La recherche sur le cancer au service de la prévention

http://www.iarc.fr/fr/about/index.php

« la majorité des cancers sont, directement ou indirectement, liés à des facteurs environnementaux et sont donc en principe évitables »

3/ La prévention primaire des cancers en France, Juin 2015, INCa

http://www.e-cancer.fr/Expertises-et-publications/Catalogue-des-publications/Fiche-Repere-La-prevention-primaire-des-cancers-en-France

« moins de 10 % des cancers seraient héréditaires, et plus d’un tiers des cas et des décès par cancers pourraient être évités grâce à des changements de comportements et de modes de vie »

4/ Combined estrogen–progestogen contraceptives, Monograph IARC 2007

http://monographs.iarc.fr/ENG/Monographs/vol100A/mono100A-19.pdf

Recent Oral Contraceptive Use by Formulation and Breast Cancer Risk among Women 20 to 49 Years of Age, Elisabeth F. Beaber et al., Cancer Res, 2014;74:4078-4089.

5/ http://www.cancer-environnement.fr/479-Classification-par-localisations-cancereuses.ce.aspx#Seins

6/ Le Bisphénol A, qui a une affinité 10 000 fois plus faible que l’ethinyl estradiol, est réglementairement limité (Dose journalière admissible) à 0.05mg/kg/jour alors que l’éthinyl estradiol synthétique contenu dans les pilules contraceptives est dosé à 0.0005mg/kg/jour (pour une dose moyenne d’ethinyl estradiol de 35 µg et une femme de 60kg). Les toxicologues ne cessent d’alerter sur le potentiel cancerogène du BPA (et notamment du cancer du sein) qui agirait à très faibles doses et dès l’exposition fœtale, en se fixant sur les récepteurs cellulaires de l’éthinyl estradiol naturel.

http://www.breastcanceruk.org.uk/uploads/Body_of_Evidence.pdf

http://www.ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/222/Chapitre_29.html

Post Author: Cancer-Rose