Dépistage et intelligence artificielle

8 avril 2019

Dr M.Gourmelon

Dr C.Bour

A propos d’un article paru dans PARIS MATCH du 03/04/2019

Récemment sortait dans Paris Match un article , vantant les mérites d’un appareil de tomosynthèse et de la marque General Electrique qui, associé à l’intelligence artificielle, constituerait une  » innovation révolutionnaire » en matière de dépistage du cancer du sein.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les affirmations approximatives et les assertions non validées sont le coeur de cet article.

1° La mise en avant de l’appareil de TDS (tomosynthèse)

Cet appareil de GE, vanté comme « technologie de pointe », est une technique de tomosynthèse.

La tomosynthèse (ou mammographie 3D), est une nouvelle technique d’imagerie radiologique qui permet de diminuer l’effet de superposition des tissus mammaires, car elle reconstitue de manière tridimensionnelle l’image du sein à partir de plusieurs radiographies à faible doses acquises sous différents angles de projection.

Nous avions analysé récemment cette technique : https://www.cancer-rose.fr/association-de-la-tomosynthese-versus-mammographie-numerique-dans-la-detection-des-cancers/

Les deux problèmes essentiels que pose la TDS sont le surdiagnostic et l’irradiation, raison pour laquelle elle n’est justement pas intégrée pour l’instant dans le dépistage organisé.

L’article met d’emblée en avant que l’appareil détecte des microcalcifications plus ‘petites que des grains de sable’.

Mais….que va-t-on faire de tous ces grains de sable ?

On sait que la mammographie a une sensibilité élevée pour les carcinomes in situ, se manifestant justement par des petites calcifications. Ces tumeurs sont à 80% peu agressives. Or elles sont traitées comme les cancers invasifs.

Une étude de grande ampleur[1] , a montré que traiter les CIS comme les tumeurs invasives, ne permet ni de réduire les récidives des CIS ni le risque de mortalité par cancer invasif.

Les études qui prennent en compte dans le comptage et les CIS et les invasifs avancent alors un taux de surdiagnostic de 30 à 50%.

Les CIS représentaient moins de 5% de tous les cancers avant les campagnes de dépistage, et dans les zones à forte participation au dépistage les taux de CIS atteignent 15 à 20% des tumeurs.

L’utilisation de la TDS ne fait que renforcer le phénomène de surdétections inutiles et délétères pour les femmes.

L’article parle de 30% de cancers trouvés en plus grâce à l’appareillage, et c’est bien là toute la problématique du surdiagnostic qui est soulevée : la détection en majorité de cancers de bas grade qu’on pouvait ignorer et qui n’auraient pas altéré la vie de la femme.

On s’étonne donc lorsque le Dr Benillouche parle de limiter le surtraitement, qui est la concrétisation et la conséquence directe du surdiagnostic, alors que la technique de TDS dont il se fait le promoteur va augmenter, comme il l’avoue lui-même, le nombre de cancers détectés.

2° Les doses

Même si des faibles doses sont utilisées, celles-ci ne sont pas pour autant anodines.

Nous savons [2] [3] que des doses faibles, voire très faibles, peuvent conduire à des cancers radio-induits par défaut de réparation des cassures double brins de l’ADN , et que ceci conduit certains sujets prédisposés génétiquement à un risque de cancer 10 fois plus élevé que les radiorésistants.

De plus l’accumulation de petites doses peut conduire à un risque d’effet d’amplification. Or ce risque n’est actuellement pas pris en compte par les médecins pour les patientes jeunes et/ou à risque familial de cancer du sein.

Enfin, la susceptibilité au cancer du sein chez les porteuses de mutations (de type BRCA1ou BRCA2 ou d’autres…) pourrait être fortement corrélée avec la radiosensibilité de ces femmes, selon l’avis du radiobiologiste N.Foray. (3)

Par ailleurs on ne connaît pas grand-chose sur l’effet de l’étalement dans le temps des doses reçues : les doses reçues par minute, heure, jour, année, ont-elles les mêmes conséquences ?

Citation de l’article : Si votre profil est anodin, vous n’aurez pas à vous astreindre à « une mammo par an ». C’est autant d’irradiations en moins. Ceci signifie donc que les femmes « à profil pas anodin » subissent, alors qu’elles sont à fort risque d’être radiosensibles, une mammographie annuelle ?? C’est cela qui est fait dans les grands centres parisiens ?

Outre l’insuffisance d’information délivrée aux femmes sur les potentiels méfaits de cette technique, notons encore l’énumération d’affirmations fausses.

Dire qu’une femme sur huit sera confrontée au cancer du sein est une présentation trompeuse, ce risque étant un risque cumulé tous âges confondus, calculé sur une population fictive en fonction des risques observés en 2012.

Or il convient de considérer ce risque selon la tranche d’âge. Avec un suivi de 20 années, pour une femme de 40 ans ce risque est de 4%, pour une femme de 60 ans il est de 6%. Nous sommes très loin des 12,5 % affirmés. Cela est expliqué dans le dossier de Que Choisir d’octobre 2017.[4]

« Selon Catherine Hill, épidémiologiste à l’Institut Gustave-Roussy, à Villejuif (94), il (ce chiffre de 1 femme sur 8 NDLR) s’agit d’une surestimation basée sur un calcul portant sur une population fictive suivie de la naissance à cent ans et plus. « Ce qui est pertinent, c’est le calcul pour une femme d’un âge donné suivie sur une durée donnée. Ainsi, le risque de diagnostiquer un cancer du sein dans les dix années suivantes est de 1,9 % pour une femme de 40 ans, de 2,1 % pour une femme de 50 ans, de 3,2 % pour une femme de 60 ans. »

Si ce cancer tue plus que les autres, c’est parce qu’il est le plus fréquent. Mais cela ne veut pas dire que si l’on en est atteint, on a un risque important d’en mourir.  « …. le cancer du sein n’est pas une cause fréquente de décès. En 2013, 4,2 % des femmes en sont mortes ; à titre de comparaison, 27 % ont succombé à une maladie cardio-vasculaire. Si on estime que le dépistage organisé permet une baisse de 20 % de la mortalité par cancer du sein, c’est à peine une femme sur cent qu’il pourrait sauver (20 % de 4,2 %). »

 3° L’intelligence artificielle

Le Dr Dr Mahasti Saghatchian, œuvrant à l’hôpital Américain de Neuilly, vante le logiciel de prédiction du risque. Certains de ces critères qui sont intégrés dans l’algorithme et énumérés dans l’article retiennent notre attention.

la densité mammaire

Plusieurs études sont disponibles, depuis l’étude de Wolfe[5] sur la relation entre densité mammaire et risque de cancer du sein.

Cette étude ancienne a été fortement contestée à l’époque, même par les tenants du dépistage.

D’autres études ont vu le jour depuis, étudiant la pertinence de relier ce facteur de densité avec d’autres facteurs de risque, pour pouvoir élaborer des modèles de calculs du risque de contracter dans les 5 ans un cancer du sein.[6]

Aujourd’hui, aucun outil d’estimation du risque de cancer du sein utilisant la densité mammaire n’a, pour l’heure, fait la preuve de sa pertinence.

La HAS, dans un travail sur l’identification des facteurs de risques, écrit :

 « La densité mammaire élevée avant la ménopause n’a pas été retenue comme un facteur de risque à l’issue des travaux du volet 1 ».

l’âge

L’âge est bien reconnu depuis longtemps comme facteur de risque du cancer du sein avec un pic statistique entre 50 et 60 ans.

les antécédents

Les antécédents familiaux de cancer mammaire prêtent à discussion.

Avec le surdiagnostic que les évaluations les plus récentes et fiables situent aux alentours de 40%,( jusqu’à même 50%), le dépistage a généré de la maladie, et a ainsi augmenté artificiellement le nombre des familles à risque.

Un cancer surdiagnostiqué entraîne irrémédiablement l’estampillage de toute la lignée féminine comme « à risque ».

Le générateur des femmes à risque intégrées dans la grande moulinette du logiciel est donc en tout premier lieu….la médecine.

On peut donc sans risque s’inquiéter sur le fait que de très nombreuses femmes se verront attribuer un facteur de risque de cancer du sein au seul prétexte d’examens et de biopsies plus liés au « toujours plus médical » qu’à de réelles problématiques de santé.

4° Les liens d’intérêt du Dr Benillouche

Le Dr Benillouche possède de très nombreux liens d’intérêt avec les industriels. (Cliquez sur l’image)

Il aurait dû les indiquer dans cet article comme la loi l’y oblige (article L.4113-13 du Code de la santé publique).

Le Dr Benillouche dirige le CSE de Paris,( « l’un des plus grands centres d’imagerie »).

Ce radiologue est généreusement mis en avant, alors qu’un article de loi, l’article 19 du code de la santé publique,  interdit toute publicité à visée commerciale… Enfin, le Dr Benillouche est le cofondateur d’une start-up spécialisée dans la collecte de données cliniques pour la mise en place d’un score de risque personnalisé, il s’agit de la Start up Pink of view.[7] C’est bien vainement que nous y avons cherché les publications scientifiques des « progrès » mis en avant…

Une question se pose devant l’étendue des conflits d’intérêt de ce médecin : parle-t-il en tant que commercial de GE, de patron d’une start-up qu’il cherche à valoriser, ou comme médecin soucieux des patients qui lui sont confiés ?

CONCLUSION

La question cruciale est : où est l’intérêt des femmes, éblouies, sans doute, par les termes « innovation » « médecine personnalisée », « data mining », « maladie décelée tôt », « séminaires bien-être » ?

Confieront-elles leurs seins afin d’alimenter le lucratif business à la fois de l’imagerie médicale mais aussi de concepteurs de « logiciels prédictifs » dont on cherche encore la validation scientifique ?

N’oublions pas que la concertation citoyenne avait appelé de ses vœux de véritables études sur l’étude de l’histoire naturelle de la maladie cancéreuse.  Mais on n’en voit nulle part.

C’est pourtant sa compréhension qui permettrait un barrage à la course effrénée à la détection de la plus petite lésion et limiterait les innombrables diagnostics inutiles infligés aux femmes.

On ne le répétera jamais assez :

Tout petit ne veut pas dire détecté tôt, ne veut pas dire forcément de meilleur pronostic, ne veut pas dire diagnostic d’une lésion qui aurait forcément évolué, ne signifie pas gage contre le cancer mortel.

C’est cela qu’il faut comprendre, et pourquoi la course à la détection du toujours plus petit ne règle pas le problème du cancer mortel ; ne fait pas diminuer le taux des cancers graves ; mais fait augmenter artificiellement les taux de nouveaux cas annuels sans aucune influence sur la survie ou la longévité des femmes.

Tous ces « vendeurs » n’ont-ils décidément rien compris, en cherchant à améliorer un dispositif qui ne marche décidément pas ?

Ou leur but est-il ailleurs que dans l’intérêt des femmes ?

La conclusion de cet article est en ce sens symptomatique.

Beaucoup de sociétés de data nous approchent pour acheter nos images radiologiques. Elles en ont besoin pour développer des outils d’IA qui feront le diagnostic via des machines. Cela pose des questions éthiques… » Comment réagir ? Se replier sur sa « vie privée » ou se montrer ouvert pour aider le progrès ?

C’est vraiment ça le progrès ?

Le trafic de data, la constitution de banques de données gérées par des start-ups cotées en bourse, est-ce cela l’avenir de la médecine ?

Sous un aspect « merveilleux », cet article, décortiqué par nos soins montre que le business est la principale préoccupation, très loin devant la santé des femmes, que l’on veut éblouir avec des mots comme « innovation » et « intelligence artificielle ».

BIBLIO

[1]                                              http://oncology.jamanetwork.com/article.aspx?articleid=2427491
Auteurs : Steven A. Narod, MD, FRCPC1,2; Javaid Iqbal, MD1; Vasily Giannakeas, MPH1,2; Victoria Sopik, MSc1; Ping Sun, PhD1
JAMA Oncol. Published online August 20, 2015. doi:10.1001/jamaoncol.2015.2510

[2]                               Perez A.F. et col, Les faibles doses de radiations : vers une nouvelle lecture de l’évaluation de risque, Bull.Cancer, 2015 .

[3]                            Nicolas Foray, Catherine Colin et Michel Bourguignon , Radiosensibilité : L’évidence d’un facteur individuel, Médecine/sciences 2013 ; 29 : 397-403.

[4] https://www.quechoisir.org/actualite-octobre-rose-des-slogans-pro-depistage-a-nuancer-n47168/

[5]                                              Wolfe JN. Breast patterns as an index of risk for developing breast cancer. AJR 1976;126:1130-9.

[6]                                                   études sur la densité mammaire et le risque de cancer :

  • Annals of Internal Medicine Personalizing Mammography by Breast Density and Other Risk Factors

for Breast Cancer: Analysis of Health Benefits and Cost-Effectiveness

John T. Schousboe, MD, PhD; Karla Kerlikowske, MD, MS; Andrew Loh, BA; and Steven R. Cummings, MD

The Contributions of Breast Density and Common Genetic Variation to Breast Cancer Risk

Article (PDF Available) in JNCI Journal of the National Cancer Institute 107(5) · May 2015 with 77 Reads

DOI: 10.1093/jnci/dju397 · Source: PubMed

Celine M Vachon

  •  McCormack VA, dos Santos Silva I. Breast density and parenchymal patterns as markers of breast cancer risk: a meta-analysis. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev. 2006;15(6):1159–1169
  •  KERlikowske K, Cook AJ, Buist DS, et al. Breast cancer risk by breast density, menopause, and postmenopausal hormone therapy use. J Clin Oncol. 2010;28(24):3830–3837.

Breast Cancer Research and Treatment

May 2012, Volume 133, Issue 1, pp 1–10

Risk prediction models of breast cancer: a systematic review of model performances Thunyarat Anothaisintawee, Yot Teerawattananon, Chollathip Wiratkapun

[7]

Post Author: Cancer-Rose