Betty Boobs s’est fait dépister et elle n’a pas eu de chance.

 

 Par Annette LEXA, 25 janvier 2018

 

héroïnes BD tombent le haut

 

Une certaine presse s’est emparée du sujet de la mastectomie sous l’angle de la dédramatisation, de l’humour, de la déconstruction des stéréotypes de l’esthétique symétrique et de la pression incitative sociétale et médicale à la reconstruction mammaire. Ce sujet  semble même avoir bien plus mobilisé les féministes que la recherche de preuves scientifiques de l’efficacité du système de dépistage organisé à réduire la mortalité par cancer du sein, de la réelle réduction de la lourdeur des traitements tant vantée comme une évidence *. Les féministes sont des femmes libres, rebelles, indépendantes et insoumises au système, nous savons cela.

Bien sûr, ce douloureux sujet peut toucher des femmes jeunes, en dehors du dépistage et il n’est pas question de minimiser le drame que cela représente.

Là, où cela devient plus dérangeant, c’est lorsque des artistes, des écrivain.es, des associations, s’emparent du sujet – dont ils ne maitrisent de toute évidence pas toutes les facettes – pour promouvoir une « dédramatisation » de cet acte médical. Il est vrai que le système est gourmand : avec un plan cancer cherchant à atteindre 80% de femmes au dépistage alors que les chiffres plafonnaient à 50%, il fallait bien mettre le paquet pour dédramatiser et  déconstruire les représentations stéréotypées  que la société porte sur nos Betty Boobs un peu nigaudes et trouillardes pour qu’elle aillent se faire dépister comme on va chez la manucure : La mastectomie ? même pas peur !

 

Nous avons eu droit en 2015 à un artiste improbable dont l’indécence n’a d’égal que l’ignorance, du nom de AleXsandro Palombo  – depuis retombé dans l’oubli heureusement –  qui créa un « projet artistique intitulé « Survivor », dans lequel il transforme les princesses Disney, mais aussi Wonder Woman, Marge Simpson ou encore Betty Boop en survivantes du cancer du sein. Qu’elles aient subi une mastectomie partielle ou totale, chacune de ces héroïnes emblématiques de la pop culture américaine exhibe fièrement ses cicatrices. Le but du projet artistique ? Sensibiliser les femmes à l’importance du dépistage (…) Vous devez être très forte et être capable de surmonter psychologiquement le choc pour accepter la nouvelle apparence de votre corps », explique Alexsandro Palombo au Huffington Post US. Ce projet est un message d’espoir et de courage. Je crois que nous devons également sensibiliser les jeunes par le biais d’enseignements sur la santé. (…) L’art est un puissant moyen de sensibilisation sur les questions sociales importantes »**

Nous avons aussi l’association « Les amazones s’exposent »***, activistes qui vous donneraient presque envie de vous faire couper un sein tant cela a l’air follement excitant de porter un monokini assymétrique pour briser des tabous.

En août 2017, Slate brisait les tabous lui aussi : oui, on peut être belle et bien dans sa peau à 53 ans avec un seul sein ****. Parmi les 52.500 femmes chez qui on diagnostique un cancer du sein chaque année, environ un tiers subit une mastectomie, d’après les chiffres du PMSI national 2011 –un dispositif qui, pour mesurer l’activité des établissements de santé et leur allouer un budget, fournit des informations quantifiées et standardisées sur les besoins des patients . Mais 78% des femmes n’ont pas recours à la reconstruction et subissent les injonctions de leurs médecins et de leurs proches.

Dernièrement la presse a salué le Prix de la BD Fnac 2018 , Merci Boobs , de Véro Cazot et Julie Rocheleau, aux éditions Casterman, narrant l’histoire d’« une femme qui surmonte son cancer du sein : Elle a perdu son sein gauche, son job et son mec. Elle ne le sait pas encore, mais c’est le meilleur jour de sa vie.»

Le seul petit souci, c’est que de notre côté à Cancer Rose, notre travail tout autant et peut -être presque plus  » déconstructeur et briseur de tabous » , a permis de mettre en évidence un excès de plus de 10 000 mastectomies entre 2000 et 2012 imputables aux excès de dépistage, entraînant, par principe de précaution, facilité, dogmatisme, rentabilité, etc. , des surdiagnoctics et des surtraitements dont il est encore difficile d’avouer l’ampleur tant le chiffre fait frémir. Car outre cette non diminution des traitements, il apparaît que les programmes de dépistage de par le monde aient entraîné un surdiagnostic  de cancers allant jusqu’à 50% des cancers dépistés.  (voir les données de Junod 2011, étude Autier Pays Bas Etude Pays Bas)

De ceci, il apparaît que ni Annick Parent des ‘Amazones s’exposent’ ***, ni ces auteures de BD n’en soient conscientes, pas plus que la FNAC .

Que Betty Boop fasse partie de ces 10 000 femmes françaises surdiagnostiquées entre 2000 et 2012, se retrouvant du jour au lendemain avec un seul sein – l’autre ayant rejoint la poubelle à DASRI (déchets d’activité de soins à risques infectieux) de l’hôpital – et une longue balafre sur le torse par suite de surtraitement d’un cancer qui ne l’aurait pas tuée (ou qu’elle n’avait pas), et aurait pu être simplement surveillé, semble être un tabou social bien plus cruel à avouer que celui qui consiste à déconstruire le stéréoptype de l’asymétrie en France. Celui du chiffre qui pourrait atteindre 50% de surdiagnostiquées (étude Pays Bas) et donc surtraitées est encore plus difficile à avouer tant il véhicule une violence inouïe dont on mettra longtemps à briser le tabou, car la société doit reconnaitre qu’elle s’est trompée, qu’elle a été manipulée ou a manipulé, qu’elle a persisté dans l’erreur, qu’elle a failli à son devoir de prévention, de respect de la dignité et de l’intégrité des femmes, et ceci avec la complicité active puis passive de l’Etat. Dur à avouer à Betty Boop .

 

 

Références

 

* Le dépistage organisé permet-il réellement d’alléger le traitement chirurgical des cancers du sein ? Médecine, Volume 13, numéro 8, Octobre 2017Vincent Robert 1 *Jean Doubovetzky 2Annette Lexa 3Philippe Nicot 4Cécile Bour

Etude mastectomies en France

 

** Des héroïnes de dessins animés tombent le haut contre le cancer du sein

http://www.terrafemina.com/article/des-heroines-de-dessins-animes-tombent-le-haut-contre-le-cancer-du-sein_a273152/1

 

***Les amazones s’exposent,

http://lesamazones.fr/expo-virtuelle/annick-parent/

 

**** «Je me suis dit qu’on pouvait être belle avec un seul sein»

 http://www.slate.fr/story/150471/corps-amazones-seins-normalite

 

 

 

Post Author: Cancer-Rose